Une cinquantaine de tableaux de Monet réunis au Musée Marmottan : voici une exposition qui présente un caractère passionnant puisqu'elle se propose d'explorer le regard du peintre. Ses thématiques vont être modifiées lorsque Claude Monet est atteint de cataracte. Quelles ont été les conséquences de cette affection ? Dans le catalogue qui accompagne cet accrochage, l'ophtalmologiste Philippe Lanthony* décortique la vision de Monet.



Le Nouvel Observateur. - A quelle époque la vision de Monet a-t-elle commencé à décroître ? Philippe Lanthony. - En 1912, alors qu'il est âgé de 72 ans, Claude Monet s'aperçoit qu'il a perdu la vision de l'oeil droit. Une consultation chez un spécialiste lui apprend qu'il est atteint d'une cataracte bilatérale, plus prononcée à l'oeil droit qu'à l'oeil gauche. Il lui propose une opération, mais Monet refuse, craignant que cette intervention ne le rende aveugle. En 1923, il accepte cependant d'être soigné. L'opération sera un succès, et le docteur Jacques Mawas lui prescrivit des lunettes - dont le verre droit est teinté de jaune -, que les visiteurs pourront découvrir dans l'exposition.



N. O. - Quelles répercussions la maladie va t-elle avoir sur sa manière de peindre ? Ph. Lanthony. - Le cas de Monet est intéressant parce qu'il est bien documenté : nous connaissons l'évolution de sa maladie grâce à ses correspondances avec son chirurgien et avec Georges Clemenceau. A une époque, il se plaint par exemple de ne plus percevoir les couleurs avec la même intensité et que les rouges lui paraissaient boueux. On sait aussi qu'il ne percevait plus les bleus, mais il disait lui- même qu'il continuait à les utiliser parce qu'il en connaissait l'emplacement sur sa palette. Il est par ailleurs indéniable que sa perte de la vision d'un oeil a entraîné une modification de sa perception du relief, comme le montrent dans l'exposition deux tableaux de la série des "Jardins japonais" : l'un ("le Bassin aux nymphéas, harmonie verte", de 1899) se détache nettement du fond de verdure par sa couleur et ses contours, tandis que l'autre ("le Pont japonais", 1918) semble englouti dans la verdure.



N. O. - Est-ce que l'opération de Monet lui a rendu une autre vue ? Ph. Lanthony. - Dans un premier temps, après l'intervention, il s'est plaint d'un chambardement des couleurs. Il voyait, disait-il, un monde "trop jaune, trop bleu." Il a détruit un certain nombre de tableaux qu'il avait peints avant son opération sans que l'on sache très bien pourquoi. Mais il a retrouvé ses «Nymphéas» - aujourd'hui au Musée de l'Orangerie à Paris - qu'il avait commencé à peindre en 1914. L'intervention chirurgicale lui a permis de les voir comme il ne les avait jamais vus. Et il a poursuivi son travail !


  • Ophtalmologiste spécialisé dans la pathologie de la couleur, il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont "Des yeux pour peindre", RMN, 2006.


Musée Marmottan, Paris-16e; 01-44-96-50-33. Jusqu'au 15 février. Le catalogue de l'expo : «Monet, l'oeil impressionniste», Hazan, 176 p., 29 euros.



Source : Le Nouvel Observateur